30 mai 2020 : point de vue, entretien avec Agnès Sinaï, collapsologue

Agnès Sinaï : «En 2050, on pourra être ingénieur et travailler dans les champs une journée par semaine»

La collapsologue imagine l’Ile-de-France dans trente ans : plus autonome, plus sobre et plus résistante aux crises. De nombreux Parisiens auront rejoint les bourgs aujourd’hui en déshérence, les surfaces céréalières, transformées en maraîchages, subviendront aux besoins de la population francilienne et chacun aura appris à remonter des machines ou à soigner les arbres.

Une utopie ? Peut-être, mais que la crise du Covid-19 a rendue plus crédible encore.

Pour trouver son chemin dans le labyrinthe des «mondes d’après», mieux vaut se référer à ceux qui avaient commencé à y songer quand nous vivions encore dans le monde d’avant. C’est par exemple le cas de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées qui réfléchit depuis 2011 aux moyens de sortir de la société industrielle et aux scénarios de la décroissance. Dans le Grand Paris après l’effondrement, pistes pour une Ile-de-France biorégionale (à paraître en septembre, éd. Wildproject) (1), les collapsologues Agnès Sinaï, Yves Cochet et Benoît Thévard imaginent à quoi ressemblerait, en 2050, une Ile-de-France ayant suivi le chemin de la décroissance. Exode urbain, réduction drastique de la consommation énergétique, découpage en «biorégions» et redéfinition du travail : Agnès Sinaï, qui dispense à Sciences Po un cours sur les politiques de la décroissance, détaille les pistes qui mèneraient à ce scénario.

Le livre part du principe que l’Ile-de-France connaîtra dans les prochaines décennies un effondrement. Pourquoi prendre ce parti ?

Avant l’épisode du Covid, nous étions déjà préoccupés par la vulnérabilité des métropoles face aux crises systémiques. Prenez la densité des villes, ajoutez-y le fait qu’un seul pipeline dessert toute la région, et cela couplé à l’arrivée en fin de vie des centrales nucléaires françaises dans une dizaine d’années, aux perturbations climatiques qui sont de plus en plus sensibles en milieu urbain, à la dégradation des conditions de vie liée à ces extrêmes climatiques, à la cherté des logements : vous obtenez un système qui n’est pas du tout résilient. Cette vulnérabilité est aggravée par deux facteurs : d’une part, la centralisation des acteurs stratégiques, qu’il s’agisse de la distribution d’électricité, d’eau, de traitement des eaux usées ; d’autre part, la complexité de ces systèmes interconnectés avec le système-monde. Toutes les échelles s’emboîtent dans une métropole : le local n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui.

Tout cela aboutit à notre hypothèse : les Franciliens vont vouloir quitter l’Ile-de-France. Les enquêtes d’opinion menées par le Forum Vies Mobiles montrent d’ailleurs que c’est déjà le cas pour 45 % d’entre eux. Tous ces constats datent d’avant l’épidémie. Et la crise sanitaire a validé l’hypothèse que les plus aisés allaient quitter la métropole [200 000 résidents parisiens s’en sont enfuis dès le début de l’épidémie, ndlr].
Pourtant, force est de constater que les grandes villes ont été étonnamment résilientes dans la crise sanitaire : il n’y a pas eu de problèmes d’approvisionnement de nourriture, d’énergie. N’est-ce pas le signe qu’elles sont préparées à faire face aux risques ?

Il me semble que cette résilience n’est pas tant due à la préparation des métropoles à ce type d’incidents, mais plutôt à la chance : le virus n’était pas aussi virulent qu’une peste. S’il avait été plus mortel, plus aucun livreur n’aurait pu se déplacer, vu la pénurie d’équipements de protection. Et qui aurait voulu prendre un risque vital pour actionner une centrale nucléaire ? On voit aussi que c’est la livraison par camions qui nous a permis de faire face à la crise, bien plus que les circuits courts, les marchés ou les Amap. Il y a donc des progrès à faire en termes de résilience…

Quelle vision de l’Ile-de-France dessine votre scénario, et en quoi diffère-t-il d’autres scénarios qui s’axent autour d’énergies renouvelables ou de «smart cities» ?

Nous avons voulu nous démarquer du greenwashing qui nous semble être dominant dans nombre de discours liés à l’écologie. On ne peut pas ripoliner en vert avec un coup de smart, un coup de croissance verte et un coup d’économie circulaire. Notre scénario met d’abord l’accent sur la décroissance, et il rompt avec notre trajectoire actuelle qui, on le sait tous, n’est pas soutenable.

Nous partons de l’idée qu’il est nécessaire de repenser profondément notre modèle. Il y a pour cela quelques piliers : une sobriété profonde, une re-territorialisation, une descente énergétique, l’abandon du superflu. Nous avons pu voir, pendant le confinement, ce qui nous était vital et ce qui ne l’était pas : l’alimentation, le système de santé, les conditions environnementales – la pollution étant un vecteur de diffusion des virus. C’est sur ces domaines essentiels qu’il faut investir notre énergie.

Forcément, cela implique de délaisser des scénarios de smart cities hypercomplexes et hyperconnectées, pour préférer une simplification de nos systèmes. Nous avons préféré un modèle de convivialité, comme la définissait Ivan Illich – à savoir, la possibilité d’autonomie des individus.

La première étape de votre scénario est un contre-exode urbain. Par quoi est-il motivé ?

Nous faisons l’hypothèse que Paris va connaître, dans les années à venir, une dédensification massive : les habitants de la petite couronne quittent un urbain trop dense pour réinvestir les nombreux bourgs ruraux de la région, qui sont aujourd’hui en déshérence. Cet exode, il peut être soit anticipé et incité par des politiques d’aménagement du territoire, soit subi au coup par coup à travers des événements comme la crise sanitaire qu’on vient de traverser, qui a bien montré combien la distanciation sociale est un problème urbain.

Pourquoi ne pas la mettre en œuvre en aidant les Franciliens à être accueillis dans des bourgs de taille moyenne, qui repensent l’ensemble des échelles de vie ? Il y a beaucoup de travaux sur les liens entre la taille des villes et leur capacité à faire face à des chocs, et c’est un champ d’étude qui reste encore à approfondir.

C’est cette nouvelle organisation de l’urbain qui permettrait de faire émerger les «territoires comestibles» ?

En effet. Nous nous sommes beaucoup appuyés sur l’Atlas rural et agricole de l’Ile-de-France produit par l’Institut Paris Région, qui fait un inventaire des forêts et surfaces agricoles de la région. Surprise : il y a plus de 600 000 hectares de surface agricole utile ! Ils sont aujourd’hui exploités par une poignée d’agriculteurs, qui exportent l’essentiel de leur production. Historiquement, l’Ile-de-France est une région qui produit beaucoup de céréales, et des bonnes ; cela explique d’ailleurs l’opulence de Paris. Nous avons donc misé sur une réduction de la taille des exploitations et une augmentation du nombre d’agriculteurs. Il s’agit de revenir à une agriculture maraîchère, pourvoyeuse de main-d’œuvre, mais en tirant profit de quelques technologies que nous avons pu développer depuis les Trente Glorieuses : des semoirs à électricité, par exemple. Il faudra pour cela reprendre appui sur les biorégions, des régions définies non pas par une frontière administrative mais par des caractéristiques naturelles – les plaines céréalières, les plateaux, les corridors forestiers…

Des études, comme celles du géographe Michel Phlipponneau ou des agronomes Gilles Billen et Juliette Anglade, montrent que si les surfaces agricoles franciliennes étaient transformées en maraîchages, elles pourraient déjà subvenir aux besoins de l’ensemble de la population de la région. Bien sûr, cela veut dire qu’on mangera moins d’ananas, et je suis la première à le déplorer. Mais c’est un modèle plus résilient que celui de l’hyperspécialisation qu’impose la mondialisation, qui fait que l’Ile-de-France ne produit que 5 % de sa consommation alimentaire. Ce sont ces cultures d’export qui exposent, à la faveur de la pandémie, beaucoup de pays à des crises alimentaires. Il s’agit de réapprendre à faire avec ce dont nous disposons.

A quoi ressemblerait alors la vie d’un Francilien en 2050 ? Que mange-t-il, quel est son travail, comment occupe-t-il ses soirées ?

Nous avons essayé d’imaginer quelques profils types. L’important, c’est qu’il y aura une diversité de métiers, il faudra renouer avec des savoirs qui n’ont pas été transmis à notre génération, comme démonter et remonter des machines, manipuler certains outils, avoir des rapports avec les animaux, connaître le fonctionnement des sols et des arbres. On peut par exemple être ingénieur et travailler dans les champs une journée par semaine – si on en a envie. Etre architecte trois jours par semaine et, les deux jours restant, utiliser ses connaissances pour aider à démonter les hypermarchés pour les transformer en serres de production horticoles.

Ne craignez-vous pas qu’on vous reproche de vouloir faire de 2050 un retour à 1950 ?

Ce n’est pas 1950 parce qu’on aura entre-temps acquis une pratique, une vision et des techniques que nous n’avions pas à l’époque. La conception permaculturelle et systémique est nouvelle, et cruciale. Le numérique aussi. Il ne s’agit pas d’un retour au Moyen Age, simplement d’un système plus lent, un peu plus intermittent, mais qui maintient tout de même un certain niveau de confort !

Quelles chances ce futur a-t-il d’advenir ?

Je trouve le contexte actuel très favorable à un changement de cap. On sent une demande, qui émane de la société, pour un changement profond de modèle. On s’est rendu compte que cette fuite en avant dans la technologie et la consommation était insoutenable. Même des personnalités du show-business et des intellectuels habitués aux congrès internationaux, que l’on imagine vivre une vie hyperconnectée et hyperglobalisée, signent à présent des tribunes pour annoncer qu’ils sont prêts à renoncer à prendre l’avion plus d’une fois par an, etc.

Ce n’est pas à eux de mettre en œuvre la politique. Mais je crois beaucoup à ce qu’écrit Hannah Arendt : malgré la condition de l’homme moderne aliéné aux machines et au travail, elle affirmait que la politique pouvait initier de nouveaux commencements. C’est le propre du politique : c’est ce qui nous rattache au monde, plus que le travail productif et la consommation des ressources. Maintenant, c’est à nous d’écrire la politique. C’est une utopie, mais on sait à présent tous que c’est ce vers quoi il faut tendre.

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