11 septembre 2019 : « A cotisation égale, ceux du bas de l’échelle sociale profiteront bien moins de leur retraite »

une tribune de Evas Sas et Yannick Jadot dans le Monde

« A 35 ans, l’espérance de vie des hommes ouvriers est de 42,6 années, contre 49 ans pour les cadres. Celle des ouvrières est de 49,8 ans, contre 53 ans pour les femmes cadres. »

Même si le gouvernement a décidé d’engager un cycle de « négociations » avec les organisations syndicales et patronales ainsi qu’une consultation citoyenne, le projet de réforme des retraites, présenté en juillet et dont la « justice » serait la pierre angulaire, passe en réalité totalement à côté du sujet, tant l’équité n’est que de façade.

Un système de retraite ne saurait être juste si la première des inégalités, celle liée aux différences d’espérance de vie, n’entrait pas en ligne de compte.

En outre, il est totalement déraisonnable qu’à l’occasion de cette réforme on assiste encore à un recul de l’âge de la retraite – soit sous la forme d’un âge pivot de 64 ans pour bénéficier du taux plein, proposée par Jean-Paul Delevoye, soit sous la forme d’un allongement de la durée de cotisation, annoncée par Emmanuel Macron.
L’une ou l’autre de ces mesures va inévitablement compliquer le maintien dans l’emploi des salariés vieillissants en raison de la pénibilité du travail, incompatible avec l’avance en âge et la santé.

En bonne santé

Ainsi, la volonté affichée de l’exécutif qu’« un euro cotisé doit donner les mêmes droits pour tous » apparaît très réductrice dans la vraie vie pour des milliers de salarié(e)s. Ceux du bas de l’échelle sociale profiteront bien moins de leur retraite alors qu’ils auront cotisé aussi longtemps que les catégories plus favorisées ; de surcroît, ils risquent d’être exclus du monde du travail avant de pouvoir jouir de ce droit, ce qui pénalise le montant de leur pension.

Les inégalités d’espérance de vie entre catégories socioprofessionnelles sont désormais bien connues. A 35 ans, l’espérance de vie des hommes ouvriers est de 42,6 années, contre 49 ans pour les cadres (source Insee 2016). Celle des ouvrières est de 49,8 ans, contre 53 ans pour les femmes cadres. Les écarts sont encore plus marqués si l’on considère l’espérance de vie en bonne santé, c’est-à-dire sans incapacité : 10 ans. Et l’incapacité n’est pas l’apanage du grand âge. Un quart des années à vivre entre 50 et 65 ans le sont avec des limitations d’activité. Avec, là aussi, des différences significatives entre les ouvriers et les cadres, au détriment des premiers.
Il faut raisonner en fonction de l’espérance de vie en bonne santé rapportée à la catégorie socioprofessionnelle, et non plus en fonction de l’espérance vie globale d’une classe d’âges

Les conditions de travail jouent un rôle déterminant et direct sur ces disparités. On se souvient des dix facteurs de risque professionnel introduits dans le compte personnel de prévention de la pénibilité mis en œuvre par le gouvernement Ayrault sur la base de connaissances scientifiques : activités en milieu hyperbare, travail de nuit, travail répétitif, travail en équipes successives, exposition au bruit, exposition aux températures extrêmes, port de charges, postures pénibles, vibrations mécaniques, agents chimiques.

Une des premières mesures prises par Emmanuel Macron a été de vider ce compte d’une partie de sa substance. Exit les quatre derniers critères ! Or, ils représentent des risques importants en termes de nombre de salariés exposés et d’impact sur l’espérance de vie, notamment en bonne santé. Pour ne prendre que l’exemple des produits chimiques, pas moins de 2,5 millions de travailleurs sont exposés à des agents cancérogènes dans leur activité.

Menace de désinsertion professionnelle

Une réforme qui affiche justice et équité en matière de retraite ne peut faire l’impasse sur la question de la pénibilité du travail. Il est impératif de raisonner en fonction de l’espérance de vie en bonne santé rapportée à la catégorie socioprofessionnelle, et non plus en fonction de l’espérance vie globale d’une classe d’âges.

L’autre injustice en matière de retraite réside dans l’antagonisme criant entre la volonté de maintenir les gens en activité plus longtemps et des conditions de travail inadaptées à la population vieillissante. D’ores et déjà, un salarié sur deux faisant valoir ses droits à la retraite n’est plus en poste. Il est au chômage, en invalidité ou au revenu de solidarité active (RSA) ; dans un nombre de cas sans doute important, mais peu renseigné, il a été licencié pour inaptitude médicale. Avec peu de chances de retrouver un emploi. Un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) de décembre 2017 pronostique ainsi qu’entre un million et deux millions de travailleurs seraient menacés de désinsertion professionnelle à moyen terme. Non seulement les exigences et les contraintes de travail actuelles ne sont pas compatibles avec l’état de santé et les capacités des salariés vieillissants, mais leurs effets cumulés tout au long de la carrière ont un impact sur certaines pathologies chroniques et sur les restrictions d’aptitude. C’est notamment le cas pour les pathologies ostéoarticulaires et les affections psychiques, qui sont majoritairement à l’origine des désinsertions.

Il ne peut donc y avoir de réforme des retraites juste et équitable qui ne mette fin à cette « double peine » des salarié(e)s les plus malmené(e)s dans la vie professionnelle : des années de vie en moins et des années d’incapacité en plus.

Les signataires : François Desriaux, cofondateur de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva), journaliste spécialisé en santé au travail ; Eric Ferrère, enseignant en relations sociales à Paris-Dauphine ; Yannick Jadot, député européen EELV ; Eva Sas, ancienne députée, responsable de la commission économie, social, services publics d’EELV.

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